Compassion
Ce matin, je me suis trouvé surpris par un étrange sentiment de compassion. Cela fait maintenant longtemps que ma capacité de dégoût pour nos contemporains et le modèle social qu’ils adulent s’est développée, jusqu’à envelopper totalement le regard que je pose sur les choses qui m’entourent. Que venait foutre cette compassion subite dans cet ordre finalement confortable, que je pensais pourtant bien établi ?
Je me suis trouvé éclairé par Thibon, encore, selon qui dégoût et amour sont les deux composantes inséparables du catholique, de cet universel.
Car ce matin j’ai mal, et pour tant de choses.
J’ai mal pour ma boulangère, qui m’a annoncé, les larmes au bord des yeux, qu’elle avait vendu son commerce sous la pression de la supérette, implantée il y a quelques mois dans le quartier, “nouveau projet d’urbanisme”. Aux idiots utiles qui me rappeleraient ici la marche irrémédiable de l’économie de marché, je demande d’arrêter de lire ces lignes, c’est encore un de mes droits.
J’ai mal pour ce gosse de 14 ans, un adolescent ? Encore un terme vide, chié par nos lobotomiseurs d’Etat et leurs complices. Ce gosse, disais-je, qui s’est fait dragué par deux folles effrénées alors qu’il prenait le bus, comme chaque matin.
- Un sacré coup ce petit poupon, très mignonnet.
Les mots blessent, dans sa tête l’apostrophe résonne, “le véritable amour, l’amour sain, ça existe encore ?”. En une phrase, tant de choses se sont écroulées pour lui, blessant oui, salissant aussi.
J’ai mal pour cette grand-mère, qui vit dans la crainte, depuis que sa famille l’a délaissée dans cet EHPAD (le terme novlangue désignant une maison de retraite) tout confort où “l’on s’occupera bien de toi”. On = l’Etat = personne. Crainte de la nuit, crainte du lendemain, crainte de la mort, crainte d’avoir sa vie effacée par l’indifférence.
J’ai mal pour ce jeune prêtre, qui a trouvé le bonheur dans la radicalité évangélique, qui s’est lancé dans le sacerdoce tout entier, si confiant dans l’Eglise, sa Mère. “Un prêtre, ça doit se voir, témoigner”. Naturellement il a voulu porter la soutane, au moins le col romain. Et puis la messe, la Sainte Messe, “ce n’est pas un cirque, pas un repas, c’est le renouvellement du sacrifice d’un Dieu, qui s’est abaissé jusqu’à l’homme !” Bien vite, ce furent les pressions de l’évêque, des “animateurs en pastorale”. Ce furent les rumeurs ignomineuses, les lettres anonymes. Mais alors, “où est l’Eglise ?”. Courage Monsieur l’abbé !
J’ai mal pour cet agriculteur, depuis ses 7 ans il travaille les quelques hectares qui entourent le mas qui l’a vu naître. De ce sol aride, il a su tirer une famille prospère, heureuse, une philosophie de chaque jour. En contact permanent avec cette terre qui ne ment pas, il n’a pas vu que le monde quittait le réel, que désormais la vérité n’existait plus et qu’il fallait vivre en dehors d’elle, le plus possible, nier jusqu’à la vie même. Vendre l’exploitation n’était pas le plus rude, finalement la liquidation qu’il a le plus mal supporté, ce fut celle de sa famille, celle des valeurs qui l’avaient forgées homme.
J’ai mal pour cette jeune fille, 22 ans, et déjà vieille. Profiter de la jeunesse, certes … jusqu’à la détruire ? Ce n’était pas dans l’énoncé pourtant. Naïve, idiote ! Il aurait 4 ans aujourd’hui, certainement un bel enfant, tu y penses à chaque instant. “Eliminer le problême”, c’était si simple au planning, tout le monde était si gentil, tout était si propre. Mais maintenant tu le sais, tu sais que ce que tu attendais c’était des mots durs, peut-être une giffle, et puis une épaule pour t’appuyer, une soeur, une mère pour recevoir tes larmes, te consoler puis t’aider.
J’ai mal pour tous les nôtres, je laisse “les autres” aux humanitaristes béats, collaborateurs de notre décadence sociale.
Mon pays me fait mal, 63 ans déjà, d’une compassion à l’autre …
P.S-S
Add comment août 30, 2008
Pourquoi je suis chrétien ?
“Pour concilier mon immense amour et mon immense dégoût de l’homme. Parce que j’ai besoin de lumière dans le mystère et de mystère dans la lumière. Parce que je suis, à la fois et indissolublement, réaliste et excessif.”
L’échelle de Jacob, Gustave Thibon
Add comment août 29, 2008






